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Charia Des sources à la pratique, un concept pluriel

الشريعة

Des sources à la pratique, un concept pluriel

Boudouin Dupret, 2014 , Editions La Découverte , Paris

Saïd Bennis

Université Mohammed V- Rabat

La lecture de l’ouvrage de Boudouin Dupret intitulé La charia الشريعة Des sources à la pratique, un concept pluriel, sera placée dans le cadre des sciences sociales et de l’analyse qualitative reconnaissant diverses opérations dont la codification, la catégorisation, l’intégration, la mise en relation, la modélisation et la théorisation. A partir du titre de l’ouvrage, je suis surpris par l’effort d’intégration qui a permis à l’auteur de tracer et de délimiter les marges de sa problématique et de ses questions de recherche en décrivant  « la charia »   comme étant un « concept pluriel ».

 

 

Dans cette perspective, l’adjectif « pluriel » renvoie à deux registres parallèles, un registre linguistique impliquant un axe paradigmatique construit sur la polysémie et l’hyperonymie du terme « charia » et dérivé de la racine ع ر ش  avec un sens premier de « légiférer » et formant d’autre mot comme شرع – شرعن – شرعية – شارع – مشرع ...  et un registre social induisant un faisceau de déterminants comme l’interaction interculturelle, le spectre historique et la dynamique de la modernité.

 

En fait la ligne directrice de l’ouvrage est de créer des passerelles entre diachronie et synchronie. Ce qui, à mon avis, interpelle un bon nombre de questionnements en sciences sociales et par là même appelle à revisiter des champs qui ont été désertés tels l’ethnolinguistique, l’anthropologie du langage et la sociologie du langage. Ces champs disciplinaires permettraient de déceler l’articulation entre société, culture et langue dans un paradigme aussi intriguant que celui de la charia alliant temps passé et temps présent dont la visée et le « must » scientifique est d’atteindre une adéquation descriptive pour rester toujours dans la posture des sciences sociales et foncièrement, je le souligne, dans l’éthique des sciences sociales.

 

C’est pourquoi, selon l’auteur la démarche générale (pages 7 et 8) consiste en un processus  de démystification des représentations quant au concept de charia. L’originalité de ce processus est qu’il a été inscrit dans une approche qualitative s’appuyant sur les opérations de codification, de catégorisation et de mise en relation. Ce qui autorise à concevoir que la posture de l’auteur est une posture empirique ascendante partant de réalités empiriques pour déconstruire les faits et reconstruire les données dans un mouvement de déconstruction/ reconstruction, décomposition / recomposition. 

 

A cet effet, le passage de la dénotation à la connotation ( page 9) a été logé dans un contexte d’adversité : « adversité idéologique global», « disqualifiée », « réserves de sens », « renforcer les dichotomies », « l’occident et son orient ». Cette adversité est le lieu privilégié d’une guerre de concepts et non pas de celui d’une écologie des concepts. C’est au sein de ce dilemme « guerre de concepts » vs « écologie des concepts » que l’auteur a essayé de tracer les contours de son dessein scientifique dont il rappelle les termes à la page 8 : « il s’agit davantage de dresser une sorte de carte permettant de naviguer en évitant autant que possible les embûches et les chemins qui ne mènent nulle part, mais aussi les voies rapides qui empêchent de prendre la mesure de la topographie du terrain, du détail qui le constitue, de la richesse de son terrain ».

 

Le seuil de vigilance est déjà tracé et marqué, le danger de tomber dans une entreprise hagiographique a été écarté. L’auteur se propose de ne pas être trop favorable à son objet et se voue à aborder un objet « hagiographique » avec le recul que peuvent offrir les sciences sociales. Aussi, le rapport entre langue et interprétation est-il placé dans une trajectoire de pluralité qui a induit de facto une multiplicité de religiosité qui du point de vue de l’anthropologie culturelle (pour rester dans les sciences sociales) rappelle la diversité des expériences de vie. A toute expérience correspond une culture spécifique et à chaque culture une expression linguistique particulière, de là on verse dans l’hypothèse de Sapir-Whorf à savoir l’hypothèse de la relativité culturelle.

 

Partant, il n’y a pas de culture univoque ancrée dans une homogénéisation des schèmes religieux mais plutôt des cultures plurielles sujettes à une hétérogénéisation aspirant à l’interpénétration, aux amalgames et aussi à des formes nouvelles de conception de la charia, notamment avec l’émergence d’un Islam transnational. Si auparavant, il était question d’islam marocain, ou égyptien, … aujourd’hui, il est fait référence à un Islam au singulier en insistant sur les formes de religiosité qu’on peut décrire du point de vue des méthodes en sciences sociales comme étant des formes hybrides. La rhétorique identitaire axée sur les spécificités culturelles étant bannie et substituée par une rhétorique de communion mondialisante. Et les médias sociaux aidant, on est vite passé de l’appropriation à la capitalisation et à la capacitation  d’un concept et d’un design charia  judicieusement décrit  par l’auteur  comme  étant  « pluriel ».

 

De ce fait, l’auteur définit la charia (page 12) à partir des items grammaticaux « mot », « vocable » et « terme » pour l’inscrire dans une ambivalence d’usage pragmatique et sociolinguistique. Ce qui laisse entrevoir deux paliers différents, un palier renvoyant à la substance linguistique (mot (p.12), vocable (p.12) , terme (p.13), acception (p.16), référent (p.141), …) et un palier référant à une sémantisation et conceptualisation ( dogme (p.7), traité (p.14), concept (P.10), registre discursif (p.10), doctrine (p.13), notion (p.15), loi (p.16), école (p.14), slogan (p.171), répertoire discursif (p.173), corpus de règles (p.174), récit rétrospectif (p.178)…).  Ces derniers usages permettent de replacer l’item charia dans des contextes linguistiques assez spécifiques et très ouverts comme les régiolectes, les technolectes, les sociolectes, les topolectes et les dialectes.

 

C’est un objet linguistique évanescent et en perpétuel mouvement, il est sujet à une dynamique linguistique et interprétative ; a cet effet, pour l’auteur «  deux perspectives s’offrent à l’observateur qui n’est pas engagé dans une démarche dogmatique : rendre compte des différentes acceptions du terme à travers l’histoire ; en parler pour ce qu’il signifie au présent. » (page16). Toutefois, il demeure intéressant de découvrir le background de l’auteur en matière de philosophie du langage et de linguistique d’énonciation (Searle, Austin, Ducrot, Benveniste, Bourdieu, Todorov, …) parce que au-delà de la signification intrinsèque, Baudoin Dupret envisage de cerner « la multiplicité des acceptions du terme en restituant ses sens en contexte ». A cet égard, le mot charia peut faire également partie des idiolectes (langue utilisée et appropriée par un individu). De plus, la correspondance entre signification et réalité communicative et sociale se rapporte à ce que Dell Hymes dénomme par « compétence communicative » et cadre avec une ethnographie de la parole. C’est ce à quoi, Baudoin Dupret réfère à la page 19 par ces jeux de langage dans lesquels les termes « acquièrent leur sens dans le cadre de leurs usages ». C’est pour cette raison que j’aurais bien aimé avoir (obsession du chercheur en sciences sociales) une analyse du terme à partir d’une approche conversationnelle (Goffman, Gumperz, …) où le terme /concept sera appréhendé dans ces différentes facettes selon les situations d’usage.    

 

A partir de la page 21 et au niveau de la section « Au-delà du discours dogmatique, observer la pratique », j’ai entamé un exercice consistant à recouvrir l’étymologie du mot charia, ce qui m’a permis de m’arrêter sur certains sens qui sont déterminants dans le champ sémantique de la racine ع- ر- ش  et aussi de revisiter le sens dénoté et de pouvoir le relégitimer puisque le terme charia comme le précise l’auteur « en finit par connoter des tas de choses, faute d’en dénoter aucune » (page 27).En effet, le mot  « شارع »    désigne « celui qui a initié quelque chose, c’est l’équivalent de celui qui a posé les lois « سن الشريعة ». Ainsi,le mot « مشرع » « législateur » est dérivé du premier ; l’expression «شرع الله الدين  »  signifie « Dieu a établi la religion- clarifier – présenter – montrer, … Le motشريعة  dont le pluriel estشرائع  désigne  ceque Dieu a prescrit à l’homme en matière de culte et de lois «  ما شرعه الله لعباده من العقائد والأحكام ». De ce fait, la charia est définie comme « منهج وطريقة   »  voie, mode et pratique. La charia est aussi « la manière d’accéder à l’eau », origine de la vie sur la terre et voie pour atteindre la vie éternelle.   

 

Par ailleurs, l’auteur révèle la dimension atemporelle de la charia (pages 25-26) qui présuppose une dimension « atopos » : « ومكان زمان لكل صالحة ». Les connotations atemporelles est à la fois atopos,  nomades,  transhumantes  et ne peut tolérer qu’une acception dynamique et en mouvement tout à fait le contraire d’une conception essentialiste consistant dans un figement définitoire des termes. Cette perspective atemporelle et atopos conduisant à une logique en mouvement autorise d’appréhender l’entité « dawla » dans son sens épistémologique en insistant sur l’action du roulement « التداول » qui est mouvement mais aussi instabilité, tout à fait l’opposé du terme  «Etat », concept stable dans sa configuration, figeant et figé. Et de manière conséquente, l’auteur en arrive à considérer le concept charia (page 28) comme étant un terme idéologique et j’ajouterai parallèlement « un terme politique» surtout que l’auteur affirme qu’ « utiliser la charia en politique est donc naturel et efficace ».

 

Parallèlement à cette acception politique, l’auteur se dérobe à ses champs d’intérêt scientifique (droit, science politique et épistémologie des sciences sociales) pour transposer une acception anthropologique au terme charia en précisant que ce dernier n’est pas un contenu mais un référent dont la vocation […] « varie en fonction des visions du monde des uns et des autres » (page 141).La charia fait partie dorénavant  de l’environnement culturel des uns et des autres et intègre des schèmes de pensée et de représentations territorialisés et spécifiques. L’auteur affirme à ce sujet que « l’Islam idéologique s’est dissous dans l’islam politique » (page 144). Cette dissolution n’est pas totale, intégrale et structurale compte tenu d’une résistance sous forme de rhétorique discursive, à ne prendre que le cas du Maroc où la réémergence des concepts tels التنزيل – التدافع – التيخيس- الإفك- السفاهة – الخلوة - ... rappelle et de manière forte le référent religieux et le répertoire du sacré. Faire de la politique se transforme en un acte de piété religieuse ; c’est une transposition orientée.

 

Par ailleurs, la charia,  permet à l’individu en « terre séculière » (page 164)de recouvrir son droit au communautarisme à travers le principe de personnalité (reconnu dans le champ de gestion des droits linguistiques et culturels) selon lequel l’individu impose ses choix et sesdésirs aux lois de l’Etat. Partant, la charia retrouve son caractère atemporel mais surtout atopos. Quand le design culturel charia est déterritorialisé, il est foncièrement érigé en « revendication identitaire » (page 172) et constitue une composante du paradigme de la diversité et se doit d’être conçu et perçu comme une strate de ce que je peux  dénommer démocratie de cohabitation et de coexistence. La charia s’inscrirait dans une trajectoire de reconnaissance et par la suite de bonne gouvernance par les Etats des différentes formes de la diversité : linguistique, confessionnelle, culturelle, sexuelle, …

 

La reconnaissance de la diversité a induit le « double langage des islamistes » (page 178) , ce qui rappelle à juste titre que les sociétés humaines ne sont pas logées sous l’enseigne de l’UN, mais existent dans une atmosphère de pluralité. Les islamistes de par leur exposition à cette atmosphère plurielle sont en perpétuelle interaction avec d’autres discours et logiques qui fait que parler de leur « double langage » est réducteur de leur état social, politique et culturel. Il s’agit essentiellement à la suite de Haugen (1962) de « schizoglossie » négociée suivant les contextes et les conjonctures politiques.

 

Ce double langage et cette schizoglossie se rapportant au concept de la charia peut prendreaussi la forme d’un objet polyphonique (Bakhtine, 1934 et 1953) qui met en scène une pluralité de voix énonciatives abstraites. Le sens de la charia se présenterait à différents niveaux, comme un assemblage de paroles et de points de vue que l’interprète serait chargé d’organiser pour comprendre ce qui est dit. A cet égard, je propose de passer du « concept pluriel » au « xénisme polyphonique », en témoigne l’occurrence du vocable charia  écrit sur le titre en arabe et en français, qui selon l’auteur  « à la manière de la réalité réfléchie par un miroir, toujours glisse, s’échappe, ressurgit, mais ne se laisse jamais attraper » (page 174.)

 

Cette polyphonie induit un dialogisme interdiscursif et interlocutif. Interdiscursif car la notion de charia réfère, fait écho à du « déjà dit » et réagit au même temps à d’autres points de vue et paroles qu’elle intègre. Interlocutif car les énoncés de la charia anticipent aussi sur les interprétations, annoncent les réponses potentielles d’un destinataire, réel ou virtuel, auquel ils s’adressent. La forme et le contenu des énoncés est le fait de cette double détermination dialogique qui se veut description du monde et mise en scène de sa propre énonciation. Revisitéepar Ducrot (1984), la polyphonie est intégrée à une pragmatique linguistique dont l’objet ne tient pas «  de ce que l’on fait en parlant, mais de ce que la parole, d’après l’énoncé lui-même, est censée faire » (Ducrot, op.cit : 174). C’est cette conception de la charia que Baudoin Dupret a essayé de développer comme il le précise à la page 176 : « Nous avons tout au long de l’ouvrage sur le fait qu’à la question « qu’est ce la charia », il faut opposer la description de ce qu’on l’a fait être. […] Il est un fait d’humanité et c’est à ce titre seulement qu’on peut en parler, hors le discours de la foi à tout le moins. »

 

Le passage du concept pluriel vers le xénisme polyphonique pourrait constituer le dessein future d’un livre de l’auteur Baudoin Dupret en insistant sur une signification particulière de la charia liée à diverses formes d’échos, d’intégration de discours, de point de vue d’autrui. Cette signification invoque la dominance d’un environnement discursif émergeant dans lequel la question de la charia se transforme en socle de l’appartenance à la communauté musulmane universelle et le pilier du vivre ensemble et du lien social. Je voudrai évoquer à ce propos l’environnement virtuel, lieu de toutes les polyphonies possibles au sein duquel plusieursvoix se font entendre sur le même texte ; la charia est désormais un texte polyphonique, elle est subsidiaire des argumentations, des interactions et des commentaires d’êtres discursifs tenus responsables des points de vue exprimés.

 

Au titre de l’année universitaire 2014-2O15, il est porté à la connaissance des personnes inscrites

au Centre de documentation /CERSS que la  bibliothèque a ouvert ses portes.

 

Horaires et jours d’ouverture :

 

Mardi, Jeudi et Samedi de 14h à 19H

 

NB: Les personnes souhaitant faire leur inscription au Centre de documentation sont priées

de prendre contact avec la responsable du Centre,

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